Un savoir-faire ancestral:
1 - La fabrication d'un fusil de chasse est tout un art, d'abord par le façonnage des nombreuses pièces qui en composent sa structure, puis par la décoration qui enrichit considérablement sa présentation. Parler d'art pour la réalisation des différents éléments assemblés n'est pas usurpé ; parmi eux, la construction du canon, pièce majeure d'une arme, entre carrément dans cet ordre logique des choses. Le canon doit répondre à des normes techniques, physiques et esthétiques précises, voire irréversibles, qui trouvent pleinement leurs sources dans l'antériorité d'un savoir-faire stéphanois qui n'est plus à démontrer. Tout le succès réside dans la manière dont le travail est abordé aujourd'hui, exactement comme hier, par l'amoureuse façon de l'envisager ; habités par cet éternel souci de perfection, les canonniers font preuve de qualités personnelles qui rejoignent les inquiètudes de l'artiste, sanctifiant une oeuvre quasiment prosaïque.Les nombreux compagnons qualifiés, et combien recherchés, de cette spécificité, possédaient des aptitudes professionnelles bien particulières, une rigueur du travail bien fait, une connaissance étendue des soins nécessaires, et surtout, une prise de conscience envers l'exactitude de la gravité et du danger que représentait la moindre "paille" sur un tube de canon, défaut qui devait obligatoirement être détecté à l'oeil pour la sauvegarde de l'ouvrage; autant de critères qui échappaient à la banale discipline d'un quelconque travail manuel. La médiocrité n'avait pas place dans les ateliers dont le renom se jouait sur la qualité en périodes concurrentielles.

2 - Précédentes techniques :
Autrefois, la fabrication des canons de fusils était réalisée à l'aide du feu de la forge et de la force du poignet, en "roulées" autour d'un mandrin, par accolage des bords, seule méthode de soudure connue et pratiquée, sur les procédés techniques de la "tuile", du canon "tordu" ou du "ruban", intégrant à la matière tous les fers et aciers précédemment fortement corroyés ou martelés (fers à chevaux, lames de faux usagées). Le Comité de Salut Public n'ignorait rien de ces compétences stéphanoises, puisque Robespierre, en nommant Jean-Louis Jalabert à la direction des ateliers parisiens où se fabriquaient les armes nécessaires à la défense de la Nation, et qui emmena avec lui les meilleurs canonniers de la ville, mettait en évidence cette spécialité.

Héritage d'une tradition :
3 - Au début du siècle dernier, le secret du "Damas" et sa vulgarisation par la production de bons canons en acier de Suède, travaillés au charbon de bois, variables en nuances et en dureté, fut une réelle innovation qui perdura pendant tout le siècle, équipant les armes à "piston", à cartouches "à broches" ainsi que les premiers "Hammerless" ; sa résistance aux pressions des poudres noires, fine et extra fine, variait de 620 à 800 kg au cm2. Les lames mixtes, d'acier et de fer, étaient forgées sur une chemise en tôle qui était ensuite éliminée, par alésage interne, afin de "mordre" l'âme du métal pour obtenir une parfaite homogénéité des soudures hélicoïdales du ruban. On dressait ensuite, on meulait sur la grosse meule de grès, arrosée d'eau en permanence, afin d'éviter les rayures, on achevait ensuite à la main et puis, on "dérochait" à l'acide, opération qui avait pouvoir de faire réapparaître la composante des tresses de base, soit en Damas frisé, miné, moiré, chaînette, fougère, boston, éclair, etc. autant de modèles qui avaient demandé une application différente et des positionnements particuliers des fils, barres ou lingots entrant dans la fabrication du ruban.

Le règne de l'acier :
4 - Avec la découverte du coton-poudre, en 1847, par Schönbein, des travaux de Solaro (1847) puis, en 1867, de la dynamite dite "poudre de sécurité" produite par Alfred Nobel, une intuition générale régnait envers la venue imminente d'une nouvelle composition de poudres qui seraient plus puissantes ; Félix Escoffier, dernier entrepreneur de la Manufacture Impériale de Saint-Etienne, oeuvrant avec l'objectif de fabriquer des canons extra résistants, afin de rivaliser Liège, créé une usine à canons où les produits qui en sortent incitent à l'admiration de tous les connaisseurs lors de l'Exposition Universelle de Paris en 1867, où il obtient une Médaille d'Or en Premier Prix, devenant rapidement une source d'intérêt pour l'ensemble des industriels qui s'y approvisionnent. Le tout premier canon monobloc à tubes rayés, conservé au Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Etienne date de cette faste et prolifique période, équipant un fusil à percussion de fulminate, dit "à piston", modèle pour Gendarmes Corses ; véritable petite merveille de technicité quand on connaît les difficultés que les compagnons foreurs ont dû rencontrer afin de percer parallèlement les deux tubes dans la masse du bloc d'acier, celà vers 1870, puisque la Manufacture Impériale cessa ses activités sous cette appellation, en 1873. Epoque où les bancs à forer et le matériel était encore loin de la mèche à pastille de carbure; on devait affûter et huiler fréquemment les longues mèches trempées.L'avènement de la poudre T, dite "sans fumée", faite en 1884 par le Français Paul Vieille, sonna le glas pour le règne du canon Damas, qui prit fin et fut abandonné aux environs de 1900 ; cette nouvelle poudre qui ne laissait pas de résidus avait des résultats balistiques surprenants qui nécessitaient une résistance accrue du métal utilisé à la fabrication des canons de fusils. La célèbre Maison Ronchard-Cizeron fit venir de Belgique les premières machines modernes, perçant des barres de part en part, qui permirent de fabriquer les premiers canons "tout acier".La manière et l'art de construire ces nouveaux canons, qui résistaient à des pressions allant de 950 à 1 300 kg au cm2 , se répandirent rapidement dans la ville de Saint-Etienne où de multiples canonniers se spécialisèrent, tout en se distinguant par leurs créations qui glanèrent les médailles d'or offertes dans les différents concours nationaux ou internationaux. D'autres, par contre, cogitaient afin de présenter le nec plus ultra du canon de fusil de chasse ; Jean Breuil fut de ceux-là et son long cheminement dans la profession explique son succès à la réalisation du canon "Monobloc", extrêmement solide, puisque d'une seule pièce, tubes, crochets, bandes et tirette étaient façonnés dans le même bloc d'acier.

Le dernier forgeur :
5 - Né en février 1876, et mis à la forge dès l'âge de 12 ans, Jean Breuil apprit le métier sous la direction de son père puis, au retour du service militaire, alla travailler chez son cousin Breuil-Aulagnier qui, en 1900, fut engagé comme chef de fabrication par le Comte Goubaud, propriétaire d'une usine d'armes à Saint-Rémy-les-Chevreuse. Jean Breuil fut du voyage et se perfectionna dans cet établissement à l'élaboration d'un canon double d'une seule pièce : le monobloc, qui équipera fort nombre d'armes destinées à des membres de maisons royales et princières. Revenu à Saint-Etienne, il rentre comme contremaître dans un atelier de canonnerie avant de fonder, en 1913, sa propre canonnerie "Maison Breuil, Canonnier", reprise d'un flambeau lâché par une main paternelle trop tôt disparue. A partir de ce moment-là, les canons signés [J.B.], conçus avec les aciers fins et spéciaux Jacob Holtzer, vont être la référence de l'armurerie stéphanoise : médailles d'or à Paris en 1931 et 1937, médaille d'argent à Saint-Etienne en 1935, sans compter les diplômes decernés par l'Union des Inventeurs. Le Président Albert Lebrun, lors de sa visite à Saint-Etienne, en 1933, reçut un fusil, offert par la Chambre de Com-merce, équipé d'un canon Jean Breuil en acier inoxydable Jacob Holtzer.Dirigeant encore son entreprise en 1951, à l'âge de 75 ans, ce dynamique personnage reste encore en mémoire aux armuriers d'aujourd'hui, comme symbole et comme exemple des plus nobles vertus.

Combinaisons des aciers :
6 - Pour fabriquer un bon canon, il faut un bon acier ; cette définition logique fut appliquée dès le début, par l'ensemble des artisans et industriels de l'arme. Vers 1930, les leaders de la profession avaient tous leurs secrets et leurs marques, ainsi qu'une approche intéressante de la métallographie, mise en oeuvre par Osmont, Le Chatelier et Guillet, ouvrant la voie à une production de qualité supérieure. Une célèbre manufacture stéphanoise de l'époque employait un certain acier "Hercule" fabriqué spécialement sous contrôle de son laboratoire ; les modèles de fusils de base recevant des canons montés de façon classique où les deux tubes usinés au préalable dans des barres de cet acier, sont ajustés avec les crochets au niveau des tonnerres, les bandes supérieure et inférieure étant également assemblées et le tout soudé ensemble ; pour les fusils de qualité moyenne le crochet est encastré dans sa partie supérieure et sur toute sa longueur entre les deux tubes de canon, cet ajustage étant réalisé mécaniquement, donnant une supériorité au précédent système par l'assemblage à queue d'aronde réalisé entre les "planches" et les crochets ; pour les armes de première qualité, c'est l'application du "demi-bloc" qui est choisie : chaque tube usiné comporte son élément de demi-crochet longitudinal qui, sur lui-même, comprend son propre mode d'assemblage en queue d'aronde, venant s'emboîter judicieusement avec une précision, la bande en acier à forme de double T, fraisée au profil nécessaire se glisse entre les deux tubes de canon.

(a suivre)